Réflexions sur une transformation radicale de nos sociétés
Par Shalmali Guttal, Focus on the Global South
« Notre existence est intrinsèquement liée à celle des forêts… ce site historique a été le théâtre de longs mouvements pour les droits forestiers : les générations passées se sont battues pour nos droits, et nous préparons la nouvelle génération afin qu’elle puisse poursuivre ces luttes. » Ces mots, prononcés par Mme Sokalo Gond, leader communautaire et présidente de l’All India Union of Forest Working People en Inde, sont emblématiques des luttes menées par des centaines de millions de personnes à travers le monde pour revendiquer leur droit à la vie, à la santé, à des moyens de subsistance, à la justice, à l’égalité et à la dignité.
Partout dans le monde, les populations rurales comme urbaines se mobilisent et s’allient, portées par une volonté progressiste de transformation sociale, économique et politique. Ces luttes peuvent prendre différentes formes. Il peut s’agir de mouvements de libération qui luttent contre le colonialisme, la militarisation, l’occupation, le fascisme et le patriarcat. Il peut s’agir aussi des campagnes visant à démanteler le pouvoir des sociétés transnationales et du capital ; de la résistance à l’accaparement des terres comme des ressources naturelles, à l’exploitation des travailleurs, à la marchandisation de l’alimentation et de la nature, à la destruction de l’environnement, au commerce inéquitable et aux investissements néocoloniaux, sans oublier l’organisation intersectorielle contre la privatisation des biens et services publics et l’affaiblissement des droits civils, politiques, sociaux, économiques et culturels durement acquis. La puissance de ces luttes se reflète dans les constitutions, les lois nationales, les mécanismes régionaux et internationaux de protection des droits (dont le plus récent est l’UNDROP), les multiples programmes et initiatives de solidarité, d’entraide dont nous avons été témoins lors de pandémies, de catastrophes naturelles, de guerres, d’occupations et de persécutions politiques.
Ces luttes nous enseignent des leçons importantes sur la relation dialectique entre les menaces et les défis auxquels nous faisons face et notre capacité à leur résister et à les surmonter, dans notre quête d’une transformation systémique profonde et radicale.
L’une des plus grandes forces des mouvements sociaux et populaires progressistes réside dans la diversité de leurs membres et de leurs capacités : expériences vécues, systèmes de connaissances, sagesse, savoir-faire technique et innovant, cultures, éducation, etc. Nous sommes donc dotés d’une formidable palette de savoir-faire qui vont de l’expertise à la capacité organisationnelle, le tout mis au service d’une transformation systémique radicale. Cette diversité se traduit directement dans notre potentiel à favoriser et à concrétiser au sein de nos communautés, la souveraineté alimentaire, la santé publique, les industries et les économies, la résilience aux chocs climatiques, environnementaux et économiques, et des sociétés justes et harmonieuses entre elles et avec la nature.
« L’une des plus grandes forces des mouvements sociaux et populaires progressistes réside dans la diversité de leurs membres et de leurs capacités : expériences vécues, systèmes de connaissances, sagesse, savoir-faire technique et innovant, cultures, éducation, etc. »
Dans le même temps, les différences importantes en matière de culture, de classe, de genre, d’approches politiques au sein et entre les différents courants politiques et sociaux de gauche ‒ dans nos propres rangs ‒ ont donné lieu à une compétition ainsi qu’à des conflits qui nous divisent, nous fragmentent et nous affaiblissent en tant que force transformatrice. Nous ne choisissons pas les conditions socio-économiques dans lesquelles nous naissons. Mais en tant qu’acteurs du changement, nous faisons des choix qui peuvent nous unir ou nous diviser. La fragmentation des mouvements sociaux, populaires, progressistes et des syndicats est également le résultat de stratégies planifiées, coordonnées par les forces du capitalisme, du néolibéralisme et du fascisme, qui se servent des crises économiques, financières, climatiques, sanitaires pour neutraliser la résistance et consolider leur pouvoir par de nombreux canaux. Le néolibéralisme a affaibli la production publique de biens et des services dont dépendent différentes classes (ouvrières, moyennes, rurales et urbaines), augmentant ainsi l’insécurité comme la vulnérabilité économiques et sociales. Les sociétés transnationales et leurs acolytes utilisent leur pouvoir financier pour s’assurer une influence et faire pencher les décisions politiques cruciales en leur faveur aux niveaux national et international.
Les crises sont des situations marquées par le changement. D’une part, elles orientent nos énergies et nos ressources vers la survie, nous éloignant des objectifs visionnaires de changement de système. D’autre part, la survie en temps de crise – qu’il s’agisse d’expulsions forcées, de spoliation de terres, de territoires et de domaines ancestraux, de conditions de travail abusives, d’augmentation de la violence sexiste ou de décennies d’occupation et de déshumanisation – est une manifestation de résistance de premier ordre. La survie contre toute attente est une autre force cruciale des mouvements sociaux et populaires. Elle englobe les mémoires collectives, les connaissances des stratégies de résistance, démontre notre capacité à ne pas être vaincus, à passer le relais de la lutte à nos pairs et aux générations futures.
Notre diversité est renforcée par notre grand nombre : les différents groupes qui composent les mouvements sociaux progressistes ruraux ou urbains et les syndicats nourrissent la majorité de la population mondiale, produisent les biens, les services, les informations, les connaissances et les richesses qui soutiennent nos sociétés ainsi que nos économies. Nous sommes majoritaires dans les champs, les forêts, les océans, les rivières, les montagnes, les usines, les villes et les nations. Nous devons utiliser cette force du nombre pour renforcer notre capacité d’action politique en nous engageant dans les processus politiques sur nos territoires et au niveau international.
«Nous ne sommes pas à l’abri de reproduire des structures de pouvoir répressives, régressives et d’imiter nos oppresseurs.»
Pour passer du conflit à la convergence de nos forces et de nos visions, nous devons reconnaître que nous sommes à la fois les produits et les sujets des systèmes contre lesquels nous nous organisons et militons. Nous ne sommes pas à l’abri de reproduire des structures de pouvoir répressives, régressives et d’imiter nos oppresseurs. Afin de pouvoir opérer une transformation systémique nous devons comprendre et nommer clairement les dynamiques mises en place pour nous priver de pouvoir, nous diviser et nous neutraliser en tant que forces collectives. Cela exige une remise en question, une introspection et une réflexion continues au sein de nos mouvements. Quels sont les points de rupture qui brisent et/ou empêchent notre solidarité envers les uns et les autres ? Quelles failles menacent nos efforts d’organisation et d’élaboration de visions communes ? Comment être autonomes et exercer un pouvoir d’action au sein de nos diverses communautés, sans oublier de faire converger nos luttes ? Comment nous assurer que nos stratégies et nos actions en faveur d’une transformation systémique ne se contrecarrent pas ?
